Luis Carlos Tovar

My Father’s Garden

Le point de départ de ce projet est une photographie qui montre la manière dont mon père a survécu lors de son enlèvement par les FARC (Les Forces armées révolutionnaires de Colombie) en 1980. La photographie Polaroid, cachée parmi les petits mythes de mon histoire familiale, m’est inconnue. Son existence est une rumeur, une description tirée de la mémoire de ma sœur, la seule personne à avoir vu l’image, qui est jalousement conservée par mon père dans ses dossiers les plus secrets et les plus personnels.

Le jour où il fut privé de sa liberté, mon père me prit dans ses bras. Il raconte que lors de son enlèvement, dix-neuf membres de la guérilla ont tenté de l’endoctriner au moyen de trois livres Le Capital de Karl Marx, Journal de Bolivie d’Ernest Che Guevara et Que faire ? de Lénine. Mon père fut sauvé grâce au rire et parce qu’il affirmait franchement que s’il devait disparaître, il le ferait dans la joie, ayant vécu une bonne vie.

Quelques temps plus tard, ayant lu les livres, mon père essaya d’engager le dialogue. Cette initiative révéla qu’aucun des membres de la guérilla qui le surveillait ne pouvait lire.

Parce que le fils qu’il avait tenu dans ses bras était si petit et le souvenir de ses traits si flou, mon père inventa un moyen de se souvenir : il attrapa des papillons turquoise (Morpho amathonte), les conservant entre les pages des livres. La chasse aux papillons était une métaphore de sa lutte pour la liberté.

En outre, pendant sa captivité, mon père visita des parties de l’Amazonie et vit des paysages inédits. Il contempla la jungle, à la manière d’un projet, et quand il fut libéré, il se mit à habiter des endroits entourés de plantes. Depuis lors, il a cherché à recréer la nature dans son nouveau domicile, en ville, loin du village de son enfance.

La souffrance des autres ne nous est accessible que de façon abstraite et floue. Nous pouvons la pressentir de façon très élusive. Nous pouvons aussi l’imaginer, mais jamais pleinement la comprendre, jamais vraiment l’habiter. Cette impossibilité se traduit de deux façons : mon père est absolument réticent à montrer la fameuse photographie et mon travail sur celle-ci commence alors même que je ne l’ai jamais vue.Dans son livre La casa del dolor ajeno, Julián Herbert écrit : “Il y a du silence entre un père et un fils quand le père ne peut expliquer sa vie, bien qu’elle soit une source d’incompréhension.”

© Mathilda Olmi

© Mathilda Olmi



Prochaines étapes

Luis Carlos Tovar reçoit CHF80’000. Cette somme est attribuée pour moitié à la production de son projet et pour moitié à la publication du livre de ce projet. Il doit mener son travail à terme en une année, au cours de laquelle il sera suivi et conseillé par le Musée de l’Elysée. La publication de son livre est prévue au Musée de l’Elysée, à Lausanne, en 2020.

Bio

1979, né à Bogota, Colombie, vit et travaille en France.

Luis Carlos Tovar est un artiste visuel et un éducateur né à Bogota. Il considère que l’art est un véhicule pour la réflexion, un catalyseur de résilience et un agent de transformation intérieure et extérieure.
Tovar explore des géographies en mutation (des déplacements), la manière dont se créé l’altérité et le rôle de la mémoire dans le présent. Il a travaillé avec des populations vulnérables dans son pays et avec des réfugiés en Europe. Défenseur de la justice sociale, il a créé des espaces d’enseignement décentralisés, où ceux qui y viennent peuvent entreprendre des voyages individuels et collectifs. Son travail emploie différents supports tels que la photographie, la peinture et la vidéo.

Il a exposé à Buenos Aires, Bogota, Rome, Paris, Madrid et Pingyao. Il a reçu le Prix découverte de PhotoEspaña (Madrid) en 2017, et a réalisé une résidence au Musée du quai Branly (2017-18) et à la Cité Internationale des Arts à Paris (2018-19).