Felipe Romero Beltrán

1992, Colombie
Nominé·e - Prix Elysée 2025

Felipe Romero Beltrán (CO, 1992) est un photographe originaire de Colombie résidant aujourd’hui à Paris. Ses essais artistiques sont profondément ancrés dans l’exploration des problématiques sociales, avec un intérêt particulier pour la tension qui se crée lors de l’introduction de nouveaux récits dans le domaine de la photographie documentaire.

Le travail de Felipe Romero Beltrán se caractérise par son investissement dans des projets à long terme, accompagné par des recherches sur le contexte de son œuvre. Il a poursuivi son parcours éducatif avec un intérêt pour la photographie, culminant ​par​ l’obtention d’un doctorat en 2024.

Projet

A Body That Speaks As a Bird

« Article XXIX. Les actes suivants sont vulgaires et incivils au cours d’une conversation : imiter d’autres personnes, imiter les cris d’animaux et autres bruits du même type, parler en baillant, parler à voix basse à une personne en présence d’une autre… ». – Le Manuel de Civilité et Bonnes Manières à destination des écoles des deux sexes, par Manuel Antonio Carreño.

De 1940 à 1980, plus de 70 % de la population rurale colombienne migre vers des centres urbains. La population s’accumule en périphérie de Cali, Bogotá ou Medellin, qui deviennent des zones ​à​​ ​forte densité de population. Les gens sont progressivement passés de la campagne à la ville en se résignant à laisser la vie qu’ils connaissaient derrière eux ; ils doivent adopter une nouvelle manière de se tenir. Différent​s​ ouvrages sont publiés pour faciliter cette transformation.

L’article XXIX, bien que de façon subtile, détaille cette conversion  : « N’imitez pas les cris d’animaux et autres bruits du même type », ​intime-t-il​. Ces conseils sont à la base de la gestion des êtres incivilisés en ville. Le chant des oiseaux et l’origine du mot photographie sont intimement liés. Le peintre naturaliste et inventeur Hercule Florence (1804-1879) a présenté le mot photographie alors qu’il développait une nouvelle méthode d’enregistrement au Brésil. Il avait l’intention de transcrire sur papier le chant des oiseaux : un système de notation qui permettrait, loin de la forêt, dans la ville, d’entendre et d’identifier la voix d’un être qu’on n’a jamais vu – l’oiseau. En ce sens, Hercule Florence développe deux méthodes essentielles : les techniques d’enregistrement de la lumière et celle de la voix désincarnée de l’oiseau. Bien que le lien entre les deux techniques soit à peine visible aujourd’hui, la photographie et l’enregistrement des voix d’un corps disparu, elles gardent une intimité profonde. Après tout, le corps demeure.

Imiter le son des oiseaux en ville est toujours incivil de nos jours. A Body That Speaks As a Bird est un projet qui trouve sa structure à travers le manuel de Manuel Antonio Carreño. La famille du photographe, originaire des hautes montagnes de Colombie, lorsqu'elle a entrepris le processus de migration et d’adaptation à la ville, a étudié le manuel. La multiplicité des voix s’entend-elle toujours à travers l’unité sourde de la ville ?