Vincen Beeckman

1973, Belgique
Nominé·e - Prix Elysée 2022-2024

Pour Vincen Beeckman (né en 1973, vit et travaille à Bruxelles), la collaboration est essentielle. Le photographe évite la relation à sens unique entre le photographe et son sujet qui définit tant de pratiques photographiques. Au lieu de cela, il collabore largement avec des personnes marginalisées et vulnérables et donne une visibilité à des communautés qui ne seraient pas reconnues autrement.

Prenez Les Cracks, un projet au long terme que Vincen Beeckman a commencé en 2014 à Bruxelles, pour lequel il a collaboré avec une communauté de sans-abris autour de la gare centrale de Bruxelles. Le photographe a fourni à la communauté des appareils photographiques jetables. Au lieu de tenter de les intégrer, il les a invités à se photographier eux-mêmes, et le résultat est un enregistrement non médiatisé de leur vie. Les images sont franches : elles témoignent des échanges entre Vincen Beeckman et la communauté. Et les liens entre les sans-abris eux-mêmes.

L’approche créative de Vincen Beeckman est intense. Les personnes sur lesquelles portent ses projets ne sont pas des sujets. Ils deviennent plutôt des collaborateurs et des amis de longue date.

L’œuvre du photographe ne se laisse pas facilement enfermer dans un genre photographique, mais plutôt une constellation de plusieurs. C’est peut-être parce que Vincen Beeckman est un créateur aux multiples facettes : un artiste, un curateur, et un éducateur. Par exemple, entre 2014 et 2020, il a organisé les soirées « Extra Fort » à Recyclart, invitant collectivement des centaines d’intervenants à parler de photographie pendant une demi-décennie de soirées à thème. Et il a également créé la Fusée de la Motographie, un musée itinérant de la photographie belge composé de 100 boîtes en bois, chacune représentant un praticien différent. En effet, Vincen Beeckman s’engage à faciliter les échanges et à encourager les communautés créatives dans chaque élément de sa pratique.
(Hannah Abel-Hirsch, extrait, 2021).

Projet

Jump the Wall

Le projet de Vincen Beeckman consiste en une interaction avec des prisonniers dans différents établissements pénitenciers belges. Initié par une série d’ateliers en 2019 dans la prison des femmes de Bruxelles et relancé après COVID à la prison pour hommes de Tournai, Jump the Wall se concentre sur des rencontres et des échanges photographiques.

L’introduction d’appareils photographiques dans ces prisons étant soumise à des interdictions strictes, l’idée est venue à Vincen Beeckman de proposer des ateliers photographiques basés sur des entretiens, au cours desquels les détenus définissent la nature des images qu’ils aimeraient recevoir. Parmi les premières demandes, une dame exprimait le souhait de retrouver son ancien quartier qu’elle n’avait plus vu depuis de nombreuses années. Les images que Vincen Beeckman lui a rapportées ont suscité une vive émotion chez elle. Elle a ensuite eu l’autorisation de les placer dans sa cellule. Le fort impact de ce geste a décidé l’artiste à poursuivre le travail engagé.

Suite à l’assouplissement des mesures sanitaires, le processus a pu reprendre au printemps 2022. Par groupe de 5, les détenus ont donc le loisir de suivre un atelier sous la surveillance d’un gardien et de commanditer des photographies selon leurs envies (un lieu, une personne de leur famille ou encore une thématique particulière, un concept). À partir de cette contrainte, Vincen Beeckman réalise des séries d’images en extérieur, qu’il soumet aux commanditaires, puis qu’ils discutent, collectant également des textes et des réflexions au fil des entretiens.

Par le biais de la photographie, ce projet aborde les notions de visible et d’invisible, en travaillant à reconquérir des territoires sujets à la privation. Aussi, les détenus ont l’occasion dans ce cadre d’exercer un certain pouvoir de décision, ce qui revêt une grande importance pour eux. Dans le milieu carcéral, ils ne décident en effet pratiquement de rien. En s’inscrivant dans un processus collaboratif, ils prennent ici volontairement une part prédominante dans la direction artistique. Il s’agit dès lors de tendre à rendre plus humaines les conditions extrêmes qu’ils subissent au quotidien, dues notamment à la surpopulation des prisons belges. Les deux points de vue, le leur et celui de l’artiste, se confondent ensuite et s’effacent au profit d’un objet final commun où la parole est donnée à toutes et tous.