Virginie Rebetez

1979, Suisse
Nominé·e - Prix Elysée 2022-2024

Virginie Rebetez (1979, Suisse) est basée à Lausanne. Elle fait ses études à l’École de Photographie de Vevey (CEPV) où elle obtient son CFC en 2003 et son diplôme en 2005. Elle part ensuite à Amsterdam où elle poursuit ses études en photographie à la Gerrit Rietveld Academie ; elle obtient son Bachelor en arts visuels en 2008.

Travaillant depuis une quinzaine d’année autour de la disparition, la perte et l’oubli, son travail artistique est régulièrement exposé dans différents musées, galeries et festivals, en Suisse et à l’international – Galerie ConsArc (Chiasso, Suisse), Three Shadows Photography Art Center (Pékin, Chine), La Maison Rouge (Paris, France), FORMAT (Derby, Royaume-Uni), Photoforum Pasquart (Bienne, Suisse), OCAT (Shanghai, Chine), Galerie C (Neuchâtel, Suisse).

Son travail a été récompensé par diverses bourses et prix culturels, tels que le Prix Irène Reymond (2021), la Bourse suisse des arts plastiques (2019), l’Enquête photographique fribourgeoise (2018), la Bourse de la Fondation Leenards (2014) et les Swiss Design Awards (2014) notamment.

Virginie Rebetez a également participé à plusieurs programmes de résidence d’artistes organisés par Pro Helvetia à Johannesburg (2013), au Caire (2016) et par le Canton de Vaud à New York (2014). Elle a publié deux livres avec la maison d’édition Meta/Books (Pays-Bas), Out of the blue en 2016 et Malleus Maleficarum en 2018, tous deux récompensés. Son travail fait partie de plusieurs collections publiques et privées.

Projet

I see you

Le 11 novembre 2014, le corps d’une femme sans vie est retrouvé dans l’Arve, à Genève (Suisse). Depuis la découverte de son corps, « L’Inconnue de l’Arve », ainsi que l’a nommée la police, n’a toujours pas été identifiée. L’enquête encore en cours, son corps est conservé à l’Institut de médecine légale de Genève depuis plus de 7 ans aujourd’hui, et sera libéré par la justice dès que celle-ci décidera de clôturer l’affaire. De là, ni cérémonie, ni témoin ; dans l’anonymat le plus total, elle ne laissera aucune trace.

Fin 2018, Virginie Rebetez prend connaissance de cette affaire. Son projet se concentre sur la prise en charge de ses obsèques, dès la libération de son corps, si inconnue elle reste. Elle entame alors les rendez-vous avec les diverses instances concernées afin de les informer de ses intentions et prendre connaissance des éventuelles démarches à faire. Devenir « tutrice » pour honorer, être témoin et reconnaître l’existence de cette femme. S’ensuit alors l’attente. Attendre ce corps pour faire sortir « L’Inconnue de l’Arve » de l’ombre, des limbes, et la faire vivre ; la laisser mourir aussi. Depuis trois ans, Virginie Rebetez attend ce corps que la justice ne veut/peut pas laisser partir. Afin de se préparer à sa venue et se familiariser physiquement et photographiquement avec un corps sans vie, Virginie Rebetez a notamment côtoyé, entre 2018 et 2021, une thanotopractrice dans ses soins post-mortem. De cette collaboration en découle quelques 3 000 clichés. Photographier ces dépouilles pour aiguiser son œil, comprendre la fine limite du montrable et de l’insupportable et une manière de se rapprocher de « L’Inconnue de l’Arve », de la percevoir à travers ces corps.

Aujourd’hui, le projet s’est scindé en deux. D’un côté la prise en charge des obsèques dès la libération du corps, et de l’autre, le portrait en creux qu’a fait naître l’attente de cette dépouille. Les images des centaines de cadavres réalisées durant ces trois ans abordent des questionnements plus vastes et universels sur la représentation de la mort et surtout du mort en photographie. Les images se transforment au fil du temps. La distance avec les corps devient flexible, se modifie, pour finir par s’ajuster.

« L’Inconnue de l’Arve » devient donc L’INCONNUE, un personnage non plus central mais un point de départ qui permet l’interrogation au travers d’autres corps. Comment photographier un cadavre? Que peut-on montrer et que doit-on montrer ? Comment échapper au voyeurisme ou, à l’inverse, au romantisme ? Quelles sont les conséquences de la censure du corps mort ?

La femme inconnue passe donc en arrière-plan pour devenir un personnage générique. Ce n’est plus Elle, mais Eux, ceux qu’on ne montre pas. Un cadavre sans témoin est-il réellement mort ? A-t-il vraiment vécu ? Au même titre qu’une scène sans témoin, existe-t-elle véritablement ?

Que se passe-t-il quand les morts sont effacés volontairement pour des raisons politiques ? Par exemple en Espagne, il est interdit de montrer photographiquement un mort ; comment espère-t-on alors retrouver l’identité des milliers de corps ayant tenté la traversée de la Méditerranée, enterrés sous X ? Le travail d’identification est presque impossible. La question de la représentation et visibilité du cadavre est d’autant plus intéressante aujourd’hui puisque l’Espagne exhume ses corps de la guerre civile, en même temps qu’elle cache ceux qui cherchent refuge sur sa terre.

I see you est un projet qui étend donc les réflexions autour de la représentation et de la visibilité du corps mort. Il interroge et met en évidence également toute l’importance et la signification du geste photographique. Reconnaître une vie, une identité, au sens propre comme au figuré ; rendre visible pour considérer et faire exister.

Pour Virginie Rebetez, le processus devrait pouvoir permettre de rajouter une dimension au projet déjà existant en étendant ses recherches autour de cette idée centrale de la représentation du cadavre en photographie.